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VALENCE - PARIS

© Sophie BOUQUEREL

Stéfanie JAMES, conteuse

J’embrasse le métier de conteuse depuis une vingtaine d’années. J’aime cet art simple qui dessine des paysages dans les têtes, juste avec les mots, la voix, les gestes. J’aime constater que ça marche encore à l’heure du tout numérique. J'aime écrire des histoires et transmettre les trésors du patrimoine immatériel de l'humanité, en résonance au monde d'aujourd'hui.

Nommer pour ouvrir des imaginaires vers de nouveaux possibles, inviter l'émerveillement. Comme dit Alan Moore : "L'art, comme la magie, consiste à manipuler les symboles, les mots ou les images pour produire des changements dans la conscience." En amont des mots, l'Art Martial Sensoriel nourrit mon processus de création, dans ma relation au silence, au geste incarné, à l'écoute perceptive en écho au monde.

" C’est comme une danse. Une bourrée à quatre temps. Un souffle créateur fait vibrer mon corps qui invite une matière. De la matière naît une idée. L’idée devient elle-même matière incarnée. Elle rebondit sur mon cœur qui se roule dans la matière pensante. Et ainsi de suite et vis versa."

Crédit photo : Sylvie Vieville

Tu te sens plutôt créatrice, co-créatrice, inventeuse, artisane, interprète, … ?

Je me sens artisane. Années après années, je prends la mesure du socle rigoureux de l’artisan qui se cache toujours sous les grands créateurs. Faire ses gammes, suivre le mouvement de la navette à travers la trame, ancrer le geste et le mot dans la chair, creuser la trace jusqu’à connaître – dans le sens de faire commerce charnel avec - jusqu’à avoir tant fréquenté, tant éprouvé, tant observé, tant appris sur le chemin de création qu’il est devenu connaissance intime et que l’on peut accueillir l’émergence. Pas à pas, sur le chemin des grands bardes, tel Taliesin, affûter les outils nécessaires à l’art de la parole. Long chemin d’apprentissage pour honorer cet art simple.

Parmi tes œuvres, quelle est celle que tu aimes le plus et pourquoi ?

Le mot œuvre me fait toujours un peu trembler. Comme un mot trop grand. J’y aime juste l’écho à « l’œuvre au noir » dont parlent les alchimistes : changer le plomb en or.

Pour mes créations contées, la création que j’aime le plus est celle à venir. J’ai toujours un sentiment d’insatisfaction à la fin d’une création, avec la sensation de ne pas encore avoir réussi à dire cet indicible qui m’habite. Une insatisfaction heureuse qui me garde en mouvement, tendue vers ce qui reste à nommer, pour s’approcher au plus près, de soi, de ma résonance au monde, des mystères à dévoiler.

Parmi mes peintures, c'est madame la Huppe, pour ce qu'elle garde comme trace de l'instant où je me suis laissée guidée par la matière.Et aussi pour le clin d'oeil au personnage mythique de mon spectacle "Entre deux rives", qui m'a valu d'être nommée M'dame la huppe

Image : Madame La Huppe - S. JAMES

par les habitants du quartier du Panier, à Marseille, pendant des années.

Je l'ai peint lors d'une formation avec Brigitte Sénéca. La proposition était de faire son autoportrait à partir de l'observation de son oeil.

A aucun moment, je n'ai pensé représenter un oiseau. Entrant dans les détails de mon oeil, est d'abord né tout un paysage comme une carte maritime.
Alors que j'étais bloquée, j'ai retourné ma toile. Et Madame la huppe est apparue. Elle était là, cachée derrière mon oeil. Curieuses facéties de la création, qui révèle ce qui pré-existe à votre insu.

Qu’est-ce qui te donne envie de créer ?

 

C’est une résonance au monde, une émotion intime, qui fait trembler mon corps de joie ou d’horreur. Cela fait naître un questionnement. Une question de chair et d’âme. Une grande question à laquelle ma tête ne sait pas répondre. La rencontre avec le mystère. Entrer en création c’est alors tenter de dire ce tremblement, tenter d’y voir plus clair dans cette obscurité et imaginer une réponse poétique, comme les premiers hommes ont raconté les mystères de la nuit et du jour dans les grands mythes de la création à travers les continents.

Qu’est-ce qui t'éloigne de la création et comment fais-tu pour en retrouver le chemin?

 

Ma capacité à créer s’étiole dans le brouhaha du dedans et du dehors, quand le silence s’enfuit ; dans le temps entrecoupé par les contraintes matérielles ou contraint par les engagements trop pressants, sous les pressions internes et externes ; dans l’absence d’horizon et de mouvement.

Elle s’éveille et fait frétiller les pores de ma peau lorsque je m’offre le temps de rêver, de me laisser aller au rythme de l’arbre, de goûter la vivacité de la rivière, de perdre mon regard dans le ciel, d’écouter le silence. Elle se nourrit dans le bain coloré du monde aux multiplicités culturelles, dans les odeurs d’épices et les variations humaines, dans le plongeon à bras le corps dans le flux de la vie, dans l’invitation au voyage qui décale le regard, même au coin de ma rue. Elle souffle quand je glisse à la pointe de mon coeur pour en recueillir les états d’âme. Et quand elle est partie trop loin, cachée dans des grottes intérieures, je me mets à l’ouvrage, jour après jour, pour la remonter comme de l’eau tapie au fond d’un puits. Je prends appui sur l’épaule de l’artisan, j’extirpe quelques mots laborieux, je suis les cairns déposés hier comme autant de ressources en temps de disette, je me laisse guider par le geste, j’avance jusqu’à ce que le souffle créateur remonte et prenne le relais.

Image : C'est pour cette nuit - Crédit : Catherine Gardone

Dans ton expérience, quels sont les liens qui existent entre idée, matière, corps et création ?

C’est comme une danse. Une bourrée à quatre temps. Un souffle créateur fait vibrer mon corps qui invite une matière. De la matière naît une idée. L’idée devient elle-même matière incarnée. Elle rebondit sur mon coeur qui se roule dans la matière pensante. Et ainsi de suite et vis versa. A la fin, je ne sais plus qui guide de mon corps, de la matière, de ma pensée ou du souffle créateur qui traverse le tout. Tout se fond et s’interpénètre. Cela danse et la joie est là. Comme quand on met au monde un enfant : on ne sait pas qui guide la danse, de la mère, du bébé, du mouvement physiologique des contractions généré par la tempête hormonale, de la vie qui souffle son mystère. Quelque chose se fait avec tous les acteurs en présence, sans que l’on sache comment cela va se faire, sans que personne puisse réellement contrôler. Bon, ça, c’est dans les moments de grâce. Et puis il y a tous les moments qui précèdent et préparent au moment de grâce : ces temps où la tête veut tout diriger, où la matière résiste, où le corps souffre ou intègre, où l’on s’essouffle. Ces moments qui nous feraient arrêter le processus créatif comme on rebrousserait chemin avant d’avoir atteint le sommet de l’Everest. Ces moments où quelque chose nous porte de l’intérieur, une nécessité, un grain de sable ou de folie, qui nous invite à persévérer avec la connaissance acquise qu’au bout du tunnel il y a toujours une lumière. Ce moment de grâce, c’est la sixième galette et demie. On oublie souvent les 6 premières galettes, et on se dit « j’aurais dû manger cette sixième galette et demie avant, elle m’a vraiment rassasiée ». C’est peut-être pour cela qu’on recommence...

Pourrais-tu nous raconter ce qui se passe à l’intérieur de toi quand tu es en train de créer ?

Au tout début, à l’émergence du désir, c’est comme un frétillement, une démangeaison, un flot de bulles de champagne, qui occupe tout mon corps et mes pensées, le jour et la nuit. Une sorte d’état d’ébullition. Une volée d’intuition. Comme si chaque moment était habité par ce qui est en train de naître, comme les premiers mois de grossesse où le corps accueille des milliers de transformations jour après jour, pour créer le nid. Et puis il y a le temps de la recherche, qui s’étire dans le temps, qui s’assoit dans la lenteur, qui invite un ancrage, qui permet d’intégrer, d’incarner. La nourriture de l’esprit, la venue de la conscience, et les récupérations mentales à désamorcer. Les projections et anticipations. Vient le temps de la rêverie, pour laisser reposer la pâte. Juste ne rien faire, laisser faire en deçà de l’action. Et quand la pâte gonfle, quand les bulles de champagne remontent plus lentement, dans la lenteur incarnée du corps imbibé du chemin, vient le temps de l’artisanat : la mise en mots, en rythmes, en images. Le temps des choix et des renoncements, des essais-erreurs, des gribouillages oraux ou écrits, la peur de perdre, le temps du discernement, de la construction. Ce temps laborieux mais si savoureux où l’on cisèle pour s’approcher au plus près de ce tremblement primordial que l’on veut partager au monde. On s’achemine vers la fin de la gestation, il faut choisir où on va accoucher, dans quel écrin offrant la confiance permettant l’émergence. C’est l’heure de la venue au monde. Cette fin de la création qui en est le début, comme un enfant qui vient de naître. Le début de la création en discussion avec le public, qui va la transformer, la patiner, comme autant de flot de rivière caressant la roche dans son lit. Ces temps si précieux, où tout ce qui s’est rêvé, préparé dans le secret de l’antre de la création, vient s’enrichir dans le miroir du monde, représentation après représentation. Comme un deuxième processus de création, co-créé avec chaque public.

Image : C'est pour cette nuit - Crédit : Catherine Gardone

Comment sais-tu qu’une œuvre est terminée ?   A quoi le reconnais-tu ?

Pour une création contée, qu’elle soit en écriture orale à partir d’un morceau du patrimoine immatériel de l’humanité (épopée, conte merveilleux, légende…) ou en écriture de récit, elle n’est jamais terminée. Elle est toujours en mouvement. Au bout d’un moment, une forme extérieure se fixe, mais elle est en éternel mouvement, par la rencontre entre le moment présent, le lieu, mon état d’âme et le public. C’est la magie de l’art vivant du conteur et son plus grand trésor.

Pour une peinture, c’est comme une reconnaissance. A un moment donné, le tableau est là, comme une personne connue. Elle s’impose. Elle se révèle à elle-même. Et les doutes disparaissent. S’il reste des choses à dire, cela se fera à travers une autre toile.

Qu’est-ce que tu aimerais dire à celui ou celle qui n’ose pas se lancer dans un processus créatif ?

 

Le trésor qui se cache en toi, n’existe nulle part ailleurs. Tu peux choisir de le garder pour toi, comme la nacre qui tapisse le fond de l’huître, et en nourrir ta présence. C’est déjà une forme d’acte créateur que de se laisser enseigner au quotidien par le trésor qui vibre en soi. Tu peux également faire le choix de l’offrir au monde. Comme pour l’huître, cela commence par accueillir un grain de sable. Celui qui vient gratter la nacre jusqu’à ce qu’elle donne naissance à la perle. Ce n’est pas très confortable au départ, c’est même parfois laborieux, douloureux, rigoureux, mais le chemin en vaut la chandelle pour se tisser un collier d’émerveillement.

Si tu avais un livre, un artiste, une œuvre qui t'as touchée et que tu aimerais nous faire découvrir … ?

 

Ils sont deux. Une femme et un homme qui gravent. Muriel Moreau et Didier Hamey. Elle grave le cuivre. Il grave le plexi glace. Et quand ils parlent de leur travail, on entend la joie de l’enfant, la profondeur de leur âme, le goût du temps qui passe et de la nature qui vibre à travers leurs œuvres. J’aime leurs regards qui révèlent le monde dans ses parties les plus invisibles, comme des pépites de lumière gravées dans l’encre noire ou rouge.

Image: Didier Hamey - Tout au bout du jardin
Image: Muriel Moreau - Nuiit
Image: Didier Hamey - Pain d'épices
Image: Muriel Moreau - Echappée d'âme

Et si tu nous partageais ton meilleur remède contre le découragement ?

 

Le chocolat noir ! La marche silencieuse en forêt, à l’écoute des chants d’oiseaux. Un bain d’horizon face à l’océan du bout du monde. L’observation de l’art de la résilience créative chez les enfants, maîtres du rebond poétique. Et la connaissance de chair qu’au bout du tunnel il y a toujours la lumière.