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Marie-Laure CHOPLIN, orfèvre de la présence

Aumônier au CHU de Grenoble, j’accompagne aussi des personnes dans la vie quotidienne ou dans le cadre de retraites, et je forme des accompagnants à la relation d’aide. J’interviens sur des thématiques d’accompagnement et de vie spirituelle. Au cœur de mon travail, il y a la question de la présence. Je propose aussi des ateliers d’écriture et de création, et des pratiques de méditation. Au travers de ces expériences, j’écris.

" Le mot idée ne me sert de rien du tout. Ce que je fais n’a jamais de rapport avec une « idée » que j’aurais.

Après, quand quelque chose s’est amorcé, une idée peut venir pour lui permettre d’aller au bout de son déploiement.  Quand « ça » m’arrive, c’est toujours dans le corps que je le sens, là, au milieu de la poitrine, ça brûle."

Tu te sens plutôt créatrice, co-créatrice, inventeuse, artisane, interprète, … ?

Je me sens plutôt une humaine qui écoute, qui écoute avec tout et qui, parfois, donne corps à ce qui est là, dans mes oreilles et à même ma peau.  Un peu comme une scribe de ce qui chante au-dedans sans en connaître pourtant la langue.

Parmi tes œuvres, quelle est celle que tu aimes le plus et pourquoi ?

Une fois que j’ai terminé quelque chose, je n’arrive pas à m’y intéresser. Quand il arrive que je relise quelque chose que j’ai écrit, cela me donne à vivre un  mélange étonnant de reconnaissance et d’inconnu. Il y a peut-être une exception, un tout petit texte que j’ai écrit à partir d’un rêve que j’ai fait il y a bien longtemps, pendant la première guerre du Golfe. Il y a un passage dans ce texte, quand je le relis, je plonge sans écart dans la joie qui y est décrite. Mais c’est le moment lui-même que j’aime et que je retrouve à vif par la grâce des mots. Et, oui, je suis étonnée que les mots me le redonnent avec une telle fraîcheur et une telle intensité, sans usure. Comme une réserve de vraie vie qui ne vieillirait pas.

Qu’est-ce qui te donne envie de créer ?

 

Un jour, je me suis fait cette réflexion : je n’écris que quand je suis amoureuse. Impossible alors de faire autrement. Progressivement, c’est comme si mes champs d’amoureuse s’étaient étendus… Mais c’est toujours ça qui me met à l’œuvre, une espèce de fièvre, d’urgence, l’impression qu’il y a quelque chose dans l’air de très important, une musique que j’entends, là, et que je ne veux pas perdre et qu’il me faut absolument dire. La dire me la livre et m’y ouvre, et de la paix arrive. Comme un message que je n’aurais pas perdu, que j’aurais remis à son destinataire.

Crédit photo : Marie-Laure CHOPLIN

Qu’est-ce qui t'éloigne de la création et comment fais-tu pour en retrouver le chemin?

 

Parfois rien ne se passe et ça ne me gêne pas. Ma vie serait aussi bien sans cela. J’aime beaucoup la vie tout court, avec tout ce qu’il y a dedans, la vie prosaïque, pleine de bricolages en tout genre… Mais quand cette musique est dans l’air et que je m’occupe à autre chose, c’est très inconfortable. J’ai plutôt l’impression en tout cas que c’est elle qui me retrouve.

Dans ton expérience, quels sont les liens qui existent entre idée, matière, corps et création ?

 

Le mot idée ne me sert de rien du tout. Ce que je fais n’a jamais de rapport avec une « idée » que j’aurais. Après, quand quelque chose s’est amorcé, une idée peut venir pour lui permettre d’aller au bout de son déploiement.  Quand « ça » m’arrive, c’est toujours dans le corps que je le sens, là, au milieu de la poitrine, ça brûle.

Pourrais-tu nous raconter ce qui se passe à l’intérieur de toi quand tu es en train de créer (en nous donnant un exemple) ?

J’avais il y a longtemps fait des illustrations à partir de nuages dans lesquels je voyais des êtres imaginaires. Si on dessine trop brutalement, trop grossièrement, on perd le vivant caché, et parfois on ne le retrouve plus du tout. Un trait après l’autre, avec beaucoup d’apprivoisement mais aussi de ténacité je trace ce que je vois et alors il m’apparaît encore mieux, et des choses que je n’avais pas vues au début apparaissent, il prend vie, s’anime et c’est lui qui conduit ; puis je le perds de nouveau, je plisse les yeux, c’est de nouveau moi qui le recherche. Comme un dialogue.

Pour moi l’écriture aujourd’hui c’est pareil. J’ai fait un rêve dans lequel ma tête était pleine d’une musique infinie et magnifique et je me disais : « mais si seulement je pouvais écrire cette musique que j’entends ! » Voilà : travail de scribe encore, travail d’entendre, dans lequel parfois quand je note j’efface au lieu de faire place, le souffle est perdu et dans lequel parfois un mot venu sert d’île pour que le souffle se pose et s’ébroue. Je souris en écrivant cela parce que c’est un tel plaisir quand cela se passe : comme un oiseau que j’aurais deviné à son chant mais que je ne vois pas et qui consent à se poser là, près de moi et enfin je le découvre !« Ah !.... c’est donc toi qui chantais comme ça…. »

Comment sais-tu qu’une œuvre est terminée ? A quoi le reconnais-tu ?

Ah oui, ça c’est étonnant, c’est vrai : je le sais. Aucun doute là-dessus. Ce n’est pas une question de qualité extérieure, c’est que tant que ce n’est pas ça… eh bien ce n’est pas ça ! ça gêne. Parfois je peux passer des heures à bien travailler et ce qui doit m’arriver ne m’arrive pas, c’est très bien, c’est tout ce qu’on veut, mais voilà : cela ne m’est pas arrivé. Je suis à côté. Je l’ai raté comme on rate un rendez-vous, comme on s’attend à quelques rues de distance, ou juste dans le café d’à côté, on est tout près, on le sait, mais on ne s’est pas vus, rencontrés, reconnus. Un fin quelque chose nous sépare. Quand cette cloison s’efface, là encore c’est un registre amoureux, c’est comme si on s’embrassait voilà, on est peut-être mal habillés, mal coiffés, mais la rencontre a lieu. Alors après je m’en fiche. Je ressens un grand soulagement, je sais que c’est ça que je cherchais. D’ailleurs, à ma table, je soupire de soulagement. C’est toujours de l’ordre de l’inconnu, de la surprise. Si cet inconnu n’a pas débarqué, ce sera pour moi une chose morte, quoi que j’aie fait. Le vivant frappe à ma porte et j’écris pour le voir, pour lui donner asile.

Crédit photo : Marie-Laure CHOPLIN

Qu’est-ce que tu aimerais dire à celui ou celle qui n’ose pas se lancer dans un processus créatif ?

 

Je ne sais pas… ce que nous cherchons là-dedans les uns les autres est si différent… J’anime un groupe de création qui s’appelle « Champ libre » et je vois que le soutien d’un groupe, d’un rythme, de prétextes à créer, permettent de plonger dans l’expérience, d’explorer des chemins multiples, de se découvrir, et peu à peu de gagner en confiance, de se donner de l’espace, de l’air, de la liberté…

Anne HERBAUTS - Les moindres petites choses

Si tu avais un livre, un artiste, une œuvre qui t'as touchée et que tu aimerais nous faire découvrir … ?

 

Répondre à ces questions a fait revenir en moi le souvenir de l’album d’Anne Herbauts, « Les moindres petites choses », qui dit si merveilleusement cette musique des choses qui se déploie et prend tout l’espace et vient nous saisir au cœur des jours ordinaires.

Et si tu nous partageais ton meilleur remède contre le découragement ?

 

Comme je l’ai dit, je ne me donne aucune injonction de création. Mais je fais souvent l’expérience que ce sont les œuvres des autres (souvent des mots mais pas toujours) qui réaniment en moi le lieu du chant quand je le crois perdu, parti, éteint. Et une fois que le chant chante… ce qui m’aide, c’est la discipline ! M’y coller, envie ou pas…