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Géographies intimes



Ce matin encore, je regarde le milan royal qui raye le ciel naissant au-dessus de ma tête et je n’en reviens pas. Toujours pas, depuis toutes ces années. Je n’en reviens pas de le voir, je n’en reviens pas du ciel, je n’en reviens pas de mon cœur qui tour à tour tremble et se serre et se dilate.

Je crois que ce sont les paysages qui, d’abord, nous font. Ces odeurs de résine ou d’essence dont le parfum de notre peau redit sans cesse le nom. Le tranchant du gel ou la langueur océane, comme une ombre portée, jusque dans nos gestes. Jusque dans nos repos, accueillis contre la crasse rugueuse d’une vitre ou la plénitude odorante d’un sein. Nous sommes pétris de ces paysages, matières premières des géographies invisibles de notre vie. Comme autant de litanies en pleins et en creux de nos biographies vacillantes…

On devient, non pas ce qui se donne à notre vue ou à notre souffle, mais ce que l’on regarde, ce que l’on sent, ce que l’on éprouve, ce que l’on touche. Par décision. Comme une orientation silencieuse du cœur. Attentive, attentionnée. Patiente. De matière à matière. On devient la lumière soyeuse dessous la crasse parce que le ciel en nous n’a pas déserté. On devient la violence sourde de notre solitude parce qu’on la laisse nous étreindre, les yeux fermés. On devient cet amour poudré, mélangé aux atomes volatils de l’essence qui éclatent dans le vrombissement d’un moteur, au plus noir de la nuit. Parce que notre cœur dérobé par l’amour transfigure l’ordinaire de nos jours. Peut-être.

Les paysages absents, ceux auxquels on refuse l’asile intérieur, même temporaire, ceux qu’on n’a jamais traversés, ceux-là s’inscrivent en filigrane. Recroquevillés dans l’absence d’une attention vivifiante. Ils s’installent en nous comme le blanc entre les lettres des mots qu’on s’est choisi pour un temps. Comme le grain planté en terre, ils attendent. Qu’on les découvre, qu’on les déplie, qu’on les déploie. Pour qu’ils nous offrent leur génie propre.

Je crois que nous devenons patiemment ce que nous choisissons de regarder. Comme une alchimie des profondeurs.

L’attention comme révélateur du vivant.


La lune se lève. Rousse et Décapitée. Basse à flan de montagne. Comme un belvédère immense, perdu dans le ciel. Bague d’ambre au doigt de la nuit.

Je t'embrasse


Ulysse

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